Si je dis tantra, en Occident, on pense à la sexualité sacralisée. Si cela peut en faire partie, il s’agit plutôt d’une philosophie beaucoup plus subtile et profonde.

Raja Yoga et Tantra Yoga

Aujourd’hui, le yoga pratiqué en Occident revendique des origines du Raja Yoga, basé sur les Yoga Sutras de Patanjali et les 8 piliers du yoga (code de conduite envers les autres, contraintes envers soi, postures, libération du souffle, retrait des sens, concentration, méditation et contemplation). Piliers que l’on retrouve par exemple dans le Yoga Ashtanga et le Hatha Yoga Pradipika, contrairement au Hatha Yoga dit “classique” qui trouve ses origines dans le Yoga Tantra même si beaucoup s’en défendent. Le principe même des chakras, de l’énergie Kundalini, nous vient du Tantra.
“Le Hatha Yoga est né de l’influence créatrice du tantra, une réalité enfouie sous les voiles de l’illusion par les bons soins d’un grand nombre de disciples hatha qui rejettent violemment le tantra comme pratique antithétique de leur vision du monde spirituel et social”. Mark Stephens – L’enseignement du Yoga, les techniques et les bases

La vie est-elle souffrance ?

Les voies de renonciation partent du principe que la vie est souffrance. Et qu’il y a libération de la souffrance en stoppant le cycle des vies karmiques, en atteignant l’éveil, ou Samadhi.
C’est quand même un postulat un peu violent. Et si l’on décidait que la vie n’était pas souffrance, mais jouissance et divine par essence ? Quel intérêt on aurait d’y renoncer ? Quand on accepte d’être en vie dans un monde d’imparfait, d’être né dans le monde matériel, il n’est plus nécessaire de suivre tout un parcours pour fuir ce monde.
Pour moi est ici la grande différence entre des pratiques héritées du Tantra Yoga et les pratiques du Raja Yoga.
Dans un yoga Raja de Patanjali, il y a une approche dualiste : il y a des choses pures, et des choses impures. Dans le Tantra Yoga, en bas comme ce qui est en haut, dans une approche non-dualiste : tout est une manifestation du divin.
“L’idée clé du Tantra – qui veut que tout dans l’Univers soit l’expression du divin et donc utilisable comme source de la conscience divine et de l’être – marque la rupture avec les enseignements védiques et upanishadiques traditionnels qui auraient abouti à engloutir le yoga dévot dans une grosse perdue”. Mark Stephens – op.cit.
Ici, je ne me libère pas de la souffrance de la vie, mais de l’idée même que la vie est souffrance.
Je n’entre pas en résistance avec la vie, mais l’embrasse à pleine bouche. Le Tantra est l’acceptation inconditionnelle de notre condition. L’accès à l’union avec le divin – ou avec les différentes parties de moi-même (“objectif” du yoga, l’unité) est disponible ici et maintenant et non pas suite à un travail acharné niant ma condition d’être humain impur pour être un être divin pur.

La condition humaine comme voie d’union

En tant qu’être humain, je suis un être de désir, j’ai des sentiments, je vis des émotions, je vis une expérience sensuelle (avec mes sens), la “force de vie”, la pulsion de vie qui existe en moi permet de créer des choses dans le monde, et même d’autres être humains. En Tantra, c’est utiliser l’énergie du corps, de l’esprit, dans tous ses aspects, par essence divins, pour utiliser mon pouvoir créateur.
Mais voilà, il est plus classe de suivre une voie d’ascétisme et de citer Patanjali dans des cours parce que ça fait plus sérieux quand on est sur une voie spirituelle. On aime les gens extrêmes parce qu’on les imagine plus impliqués et que ça impose le respect. L’équilibre n’a pas trop sa place.

Mon histoire : de la renonciation à l’acceptation

Né en tant que brahman en Inde pas loin de quelques montagnes, j’aurai probablement opté pour un yoga ascétique, de renonçant, parce que, d’une façon, ça a du sens et que j’aurai peut être le niveau de conscience suffisant pour que ça fonctionne à peu près, et que moi-même c’est ce qui m’attirait notamment durant l’adolescence et mes premières années de vie adulte. Née ici dans les années 80 en tant que femme et avec mon histoire, j’opte pour une vie dans le monde et non en-dehors de lui.
“Le tantra tient la fabrication entière de l’existence comme l’expression du divin féminin ou energie de Shakti” – Mark Stephens, op.cit
C’est vrai qu’il y a quelques années, j’avais moi-même une haute estime de ces maîtres un peu “immatériels”, qui avaient l’air de ne vivre ni émotion, ni désir, n’avait aucun besoin. Ces êtres qui semblaient s’échapper de la condition humaine de la souffrance. C’est ça qui me semblait être une vraie voie spirituelle et je voulais moi-même échapper à la vie qui ne plaisait guère. Ces considérations m’ont conduites à vivre ma vie en résistance par rapport à mon quotidien, à refouler des émotions qui n’étaient pas “correctes”, à ne pas prendre de plaisir par culpabilité (hello héritage dogmatique chrétien, oui, parce que nous aussi nous avons nos traditions renonçantes, pas besoin d’aller voir en Orient).
J’ai également reçu une éducation où tout ce qui est de l’ordre du vivant (le bruit, le plaisir, l’alimentation, l’expression de soi, la création, les expériences) devait être réduit au maximum. Ainsi je me suis naturellement dirigée vers un extrémisme de cette éducation (sans pour autant jamais y parvenir), avant de me rendre compte que cette voie ne me convenait pas.
Le Tantra Yoga prend également en compte les énergies féminines et masculines (Shiva et Shakti) comme résidant à l’intérieur de chacun et, que de leur union et équilibre, née la connaissance suprême. Le travail sur le féminin et le masculin (Yin et Yang si l’on fait référence à la médecine chinoise) est une thématique qui impregne ma vie depuis quelques années déjà.

L’acceptation inconditionnelle

Ma voie profonde, avec ou sans asana, avec ou sans méditation, avec ou sans pranayama est celle-ci : accepter profondément la vie, et l’aimer dans tous ses aspects. Et puis par extension, m’accepter profondément, et m’aimer dans tous mes aspects. En Inde, cela se rapproche d’une philosophie tantrique, d’où le fait que je parle ici de Tantra. En France, je ne sais pas si cela a un nom (peut être un aspect Pleine Conscience) mais en Europe nous avons certainement des philosophes grecques ou des païens irlandais qui ont réfléchi à la question. (prochainement probablement un article sur le fait qu’on a des traditions oubliées ici qui peuvent répondre à nos besoins spirituels que pour l’instant on cherche très très loin pour leur aspect exotique).
“La philosophie du tantra reconnaît le chemin de la liberté, non pas à travers la renonciation au désir humain et aux expérimentations, mais bien au contraire absolument à travers eux”. Mark Stephens, op.cit.
Alors je ne dis pas que je suis complètement guérie de cette renonciation et que je suis dans l’acceptation inconditionnelle H24. Ma propre éducation et notre culture, restent parfois des obstacles à cette acceptation, je conserve des réflexes qui m’amènent à rentrer en résistance avec des parties de moi, à me sentir coupable de prendre du plaisir à la vie, à juger l’instant T plutôt qu’à l’habiter entièrement. C’est un vrai chemin et une vraie voie que défaire les injonctions de renonciation et de résistance que nous pouvons ressentir.
J’ai le droit de désirer quelque chose, j’ai le droit d’expérimenter, de changer de direction, j’ai le droit de ressentir des émotions agréables ou désagréables, j’ai le droit d’être imparfaite car c’est en cela même que réside ma liberté intérieure.

Parce qu’avoir une personnalité n’est pas une insulte au divin.

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